• Je suis très inquiet sur la manière dont le pouvoir en place va gérer la sortie du dialogue national inclusif

    sega Diarrah

    sega Diarrah

    Le « dialogue national inclusif », lancé par le chef de l’État pour calmer la colère des maliens, approche de sa fin. Les dernières contributions seront déposées la semaine prochaine, et bientôt, une synthèse arrivera, avec derrière, des propositions de réformes formulées par le chef de l’État, seront annoncées.

    Est-ce que tout cela suffira à répondre aux attentes des maliens ?

    Rien n’est moins sur.

    Et pourtant, l’enjeu est énorme, car si Ibrahim Boubacar Keita n’arrive pas à prendre la main, je ne sais pas où va aller le pays.

    La tâche qui attend le chef de l’État est titanesque, pour ne pas dire quasi impossible.

    Il va devoir extraire des synthèses d’un dialogue qui s’est étalé sur des semaines, avec des réponses nombreuses, et souvent très différentes, tant sur le fond des propositions que sur la qualité de la réflexion, et sur les idéologies qui sous-tendent ces positions.
    L’enjeu, à ce stade, est que les maliens qui ont participé ne se sentent pas trahis par ce qui ressort de la restitution. La pression est forte, car tous les observateurs ont noté une véritable soif des maliens de s’exprimer et de débattre.

    Des échos que j’ai eu de débats et de réunions, c’est que les maliens ont pris l’exercice au sérieux.

     

    C’est rassurant, car cela montre que l’intérêt pour la chose publique et le dialogue de fond existe toujours dans ce pays.

    C’est un premier signal d’alerte pour les élites (notamment politiques et médiatiques), car si le débat démocratique est pauvre, voire affligeant, ce n’était par désintérêt des maliens.

    Cette restitution n’est pas le plus difficile, car au fond, ce n’est pas le pouvoir en place qui va le faire, mais une multitude d’acteurs indépendants et d’experts.

    Je ferais bientôt mon propre traitement, des données, mais aussi des métadonnées, en cherchant dans quelles régions les débats ont pris, quels thèmes étaient privilégiés, et en croisant tout cela avec d’autres données déjà existantes.

    Cela prendra un peu de temps, et on en a pour quelques mois, voire années, pour tirer tous les enseignements de ce dialogue.

    Là où Ibrahim Boubacar Keita est attendu, c’est sur les conséquences qu’il tire de ce dialogue national inclusif, et les réformes qu’il compte mettre en œuvre pour répondre aux attentes des maliens.

    Celles-ci sont fortes, très fortes. Je crains que la demande aille au delà de ce qu’ Ibrahim Boubacar Keita puisse faire, là maintenant, avec les moyens techniques et politiques dont il dispose.

    Les écueils sont multiples.

    Il faut déjà qu’il accepte de prendre certaines décisions attendues.

    Sur des sujets comme l’accord pour la paix et la reconciliation signé à Alger ou la revision de la constitution, ses marges de manœuvres sont faibles.

    Il a déjà dit qu’il ne reculerait pas sur le deuxième sujet, et pour ce qui est du premier, il n’a plus tous les leviers pour agir en solitaire.

    L’attente des maliens d’aujourd’hui  est une volonté de renouvellement profond des élites qui dirigent le pays.

    Les maliens se sont rendu compte après la demission forcée de l’ancien premier ministre Soumeylou Boubeye Maiga, qu’en fait, ils se sont trompés de cible.
    La politique menée est restée quasiment la même, voire a été pire sur certains aspects. Il faut bien se rendre à l’évidence que le gouvernement Maiga n’était que l’écorce de l’arbre, et que c’est un clan, présent dans la haute administration et les grandes entreprises qui dirige réellement le pays.

    Non seulement ils sont toujours aux manettes, mais je n’ai pas l’impression qu’ils aient envie de les lâcher, ni même qu’ils soient conscients que le peuple va leur demander des comptes.

    « Du pain et des jeux » reste (depuis mars 1991) le contrat implicite entre le peuple et l’élite. Or, le « pain » vient à manquer, au point que le peuple considère que le contrat moral est rompu, que l’élite ne fait pas son boulot.

    En plus de ne pas faire le job, ils prennent soin de se préserver, pendant que les autres tirent la langue.

    Si au moins, tout le monde était dans la dèche, ça serait une consolation.

    Mais même pas !

    Il ne va pas ressortir du dialogue national inclusif des choses très différentes de ce qui a été dit pendant la conférence d’entente nationale.

    Le ton sera un peu plus énervé, mais le fond restera le même.

    Il sera compliqué pour Ibrahim Boubacar Keita de se donner les moyens politiques de mettre en oeuvre un changement de politique.

    C’est compliqué de renouer avec les syndicats, les ONG, la société civile et les jeunes compétents du pays,  après les avoir snobés pendant des années, de se réconcilier avec les médias après les avoir méprisés et baladés.

    C’est encore plus compliqué de changer l’image qui s’est installée dans la tête des maliens d’un « président bourgeois ».

    Quand bien même  Ibrahim Boubacar Keita déciderait de renverser la table, avec qui pourrait-il le faire ?

    Le constat, assez terrible, c’est que le chef de l’Etat est un homme seul.

    Sa majorité est composée de playmobil tout juste capable de se lever le bras en cadence à l’Assemblée.
    Je suis très inquiet sur la manière dont le pouvoir en place va gérer la sortie du dialogue national inclusif. L’écart est immense entre ce que les maliens attendent, et ce qu’Ibrahim Boubacar Keita est en mesure de leur offrir.

    Même s’il est doué, qu’il se démène pour se donner les moyens (en changeant complètement son équipe de conseillers), c’est peut-être au delà de ses forces.

    Le Mali me semble être un peu dans le cas d’un malade du cancer, qui a enfin trouvé un bon médecin, mais trop tard, à un moment où la tumeur n’est plus opérable. J’espère me tromper, mais je pressens que le Mali peut basculer dans les chaos politique dans les mois qui viennent, en particulier si la réponse proposé par Ibrahim Boubacar Keita est jugée « pas à la hauteur » et rejetée par une majorité de la population.

    Si IBK est désavoué, et décide de claquer la porte, je ne sais qui on met à la place…

    Séga DIARRAH Président de BI-TON Mon blog : diarrah.org

Le debat est clos.