• Mali : le naufrage du dialogue national « inclusif »

    diarrah.com

    Ibrahim Boubacar Keita est à nouveau parti pour se planter sur le dialogue national « inclusif ». Tous les ingrédients sont là, comme si rien n’avait été appris des échecs passés. C’est presque désespérant tellement ça devient prévisible.

    Pour commencer, les annonces sont cafouilleuses. Quand on prépare une telle réforme, on laisse le dialogue se dérouler. Mais on ne change pas de pied en cours de route.

    Alors que le président Keita avait annoncé une feuille de route dans laquelle le gouvernement laissait, dans un premier temps, l’organisation et la rédaction des termes de référence se faire spontanément, voilà que le comité d’organisation publie  un document de terme de références qui ne remet pas en cause l’accord pour la paix et la réconciliation dans le nord du pays.

    Pourtant, un des leaders de la Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA, ex-rébellion), Sidi Brahim Ould Sidatt, n’a pas manqué de rappeler que “l’accord est dans une phase de décomposition très avancée”, dans une déclaration rendue publique le 17 août.  “Nous osons avouer sans démesure qu’il est actuellement dans une phase de décomposition très avancée…”,  a-t-il écrit, accusant ouvertement les “décideurs maliens d’inertie volontaire” et la communauté internationale de “passivité injustifiée”, selon les propos rapportés par maliactu.net.

    La création de commissions sous tutelles des ministères ne garantira pas l’indépendance des débats.

     

    Au final, on a zappé la phase de dialogue à la base, pour arriver directement au dialogue national. Non sans avoir laissé du temps à tous les fantasmes.

    Les maliens avaient pensé pouvoir discuter. Résultat, chacun a sa petite idée sur ce qu’il faut faire, ou ne pas faire. Un peu comme la composition de l’équipe des Aigles de football à la CAN, où on compte plusieurs millions de sélectionneurs…

    Le déroulé est problématique, car avant même la publication officielle des termes de référence, IBK avait accordé une interview à Jeune Afrique dans laquelle il avait lui même donné le ton. Cette interview cristallise toutes les critiques qui tomberont sur ce dialogue.

    Toutes les causes qui sont à la base de la crise actuelle ont été exclues dans les termes de référence. Bien entendu, le reste des problèmes va être examiné à cette aune.

    Comme pour le repassage, s’il y a un faux pli au premier passage du fer, c’est galère à rattraper quand on est sur un tissu très froissable.

    Autre source d’ennuis, le consensus pour régler le problème du nord, c’est raté, et la prochaine fenêtre de tir, c’est dans quatre ans, au minimum. La déception risque d’être immense (et le mot est faible).

    Cependant, le dialogue se fera avec ou sans la participation des forces vives de la nation.

     

    Comme il va falloir passer par une loi à la fin, il y aura un temps de latence. Le temps, pour tous les opposants de se répandre dans les médias. Et ils seront nombreux, y compris dans la majorité présidentielle.

    Si nous voulons que les choses bougent, il faut que nous inversions ce rapport de force politique.

    Le premier problème auquel il faut s’atteler, c’est le renforcement du lobby du domaine public. Les choses sont en cours au collectif BI-TON, nous avons quelques combats (pas toujours très concluants) à notre actif. Cela reste insuffisant. Les partisans de l’open data ont réussi de belles choses, sur un terrain très voisins, avec des arguments parfaitement opérants pour la défense l’interêt général. Rien n’est donc perdu.

    Il est également nécessaire de travailler nos arguments.

    Nos positions « intellectuelles » sont globalement cristallisées, nous savons ce que nous voulons, avec un corpus doctrinal qui s’étoffe.

    Il nous faut maintenant être à l’écoute de ceux qui sont en face, et qui expriment aussi des demandes qui, si on se place de leur point de vue, sont légitimes.

    La solution finale sera nécessairement un compromis, il en va toujours ainsi en politique.

    Le moment est peut-être venu de commencer à mettre en place les conditions de la construction de ce compromis.   On les connait, ils nous connaissent, et c’est un début pour discuter. Nous devons, de notre côté, accepter de prendre en compte les contraintes des autres dans nos propositions, afin d’arriver avec des préconisations qui restent acceptables.

    Mais un rapport de force, ça sert avant tout à être en meilleure position quand on s’assoit à la table des négociations.

     

    Séga DIARRAH

    Président de BI-TON

  • Face aux attaques, la Presse malienne a en mains les clés de son destin

    saxe-karim-keitaLa tension monte entre les journalistes (les vrais)  et le pouvoir IBK.

    Ce n’est pas nouveau et c’est une position constante du pouvoir IBK depuis l’arrestation arbitraire des journalistes de Maliactu, mais cela monte en puissance, car cette fois ci c’est le fils du président, le puissant député et président de la commission défense de l’assemblée nationale du Mali qui attaque la presse Malienne.

    Ce mercredi 10 Juillet 2019 s’est ouvert pour la troisième fois à Bamako l’audience du procès en diffamation de l’honorable Karim Keïta, fils du président de la République contre Mamadou Djadjé Sacko dit Saxe, journaliste et promoteur de radio

    Derrière ces attaques, il y a une volonté du pouvoir politique de brider un contre-pouvoir.

    Comme il le fait avec tous les autres contre-pouvoirs. L’opposition politique est presque inexistante aujourd’hui.  Résultat des courses, les maliens  regardent la situation au centre du mali en pleurant, mais impuissants.

    Depuis 2018, ce gouvernement est fermé aux compromis. Il discute, échange, mais à la fin, fait ce qu’il veut, ne pliant que devant les rapports de force.

    La réforme constitutionnelle en est un exemple. Après un premier échec, prévisible, le gouvernement est revenu à la charge en lâchant du lest face aux leaders de « antè a bana », qui on tenu bon, malgré la difficulté et les menaces.

    Les journalistes auraient tort de prendre ces critiques et attaques  à la légère.

    La profession est face à un véritable défi politique. Il faut d’abord comprendre sur quelles bases le pouvoir politique attaque, afin d’apporter des réponses. En effet, la presse (en particulier les journaux) est critiquable.

    Les Journaux  « mono-redaction » ne font pas de l’information, mais de la mise en scène de l’actualité à des fins d’audience, sans grande pudeur, parce que leur modèle économique les y poussent.

    Les radios, par un manque criant de moyens (les entreprises de presse sont incapables d’investir suffisamment) n’offre pas toujours un produit à la hauteur des promesses, tant sur le choix des sujets que sur la manière de les traiter. Entre suivisme, paresse intellectuelle, déontologie douteuse et réel manque de moyens humains, la voie est largement ouverte à des critiques légitimes du travail des journalistes maliens. Parfois (et c’est un comble), ce sont les journalistes qui se flinguent entre eux.

     

    La défense qui consiste à hurler à l’atteinte à la liberté de la presse à la moindre critique n’est plus audible. Les journalistes sont totalement déconsidérés dans la population malienne.

    La presse  n’est plus considérée comme une source fiable par certains. Nombre de citoyens maliens se tournent vers des influenceurs sur les réseaux sociaux. C’est piégeux, car ce qu’ils montrent est vrai, mais ils ne montrent pas tout, et sélectionnent même soigneusement ce qu’ils montrent, pour obtenir un résultat biaisé, dicté par leurs financeurs. Du fait de leur discrédit, les médias « traditionnels » sont incapables de répliquer, et subissent même un véritable harcèlement en ligne, dès qu’ils remettent en cause les certitudes des affirmations d’un « guide virtuel ».

    La solution passe nécessairement par la profession elle-même, qui doit s’organiser, sur deux fronts.

    Le premier est celui de la déontologie et des pratiques professionnelles.

    Certaines critiques formulées contre des articles ou des reportages sont parfaitement fondées. Trop souvent d’ailleurs. Il existe un problème chez les journalistes maliens, où la majorité qui essaye de bien faire son travail se fait tirer vers le bas par des commentateurs verbeux et creux, qui pullulent sur les sites internet.

    Une petite minorité se complait dans les conflits d’intérêts, tandis que d’autres ont arrêté de travailler, pour vivre de leur rente de situation, en se faisant les relais des hommes politiques, et de ceux qui ont des peaux de bananes à poser sous les pieds de leurs concurrents.

    Face à cela, quelques mesures simples peuvent être mise en oeuvre.

     

    Tout d’abord un peu de transparence, avec des déclarations d’intérêts de la part des journalistes et des chartes de déontologie. Il n’y a besoin d’aucune nouvelle loi, juste de s’y mettre…

     

    je propose également la mise en place d’un conseil de la déontologie de la presse.

    Son rôle sera de recueillir les plaintes concernant le travail d’un journal (article, reportage…) et de la soumettre à l’examen d’autres journalistes, pour voir s’il y a eu un manquement aux règles éthiques ou professionnelles du journalisme.

     

    Les chartes et autres guides de ce que l’on peut faire ou pas, sont claires et détaillées. Sans même aller jusqu’à le doter d’un pouvoir de sanction, le fait qu’il existe un lieu vers lequel un lecteur mécontent puisse se tourner, serait un immense progrès, pour regagner la confiance du public.

     

    Cette instance aurait aussi le mérite d’obliger les plaignants à lire les articles et à visionner les émissions jusqu’au bout, et à déposer une réclamation étayée et construite. Cela filtrerait beaucoup de râleurs, car au final, ce qu’il reprochent souvent à un journaliste, c’est de dire le contraire de leurs opinions, et de déranger leurs certitudes.

    Cet organisme peut aussi être une voix de la profession, qui dissuade certains médias, avide de sensationnalisme, d’aller trop loin. Il faudrait, pour cela, que cette instance se dote d’une composition et d’un mode de fonctionnement qui garantisse sa compétence et son impartialité. Là encore, pas besoin d’une loi, juste de s’y mettre.

     

    Le deuxième étage de la réponse est de retrouver une vitalité économique, en se donnant les moyens d’être indépendant et d’investir.

    Les entreprises de presse malienne sont dramatiquement sous-capitalisées. A part maliactu.net et une minorité de publications, tous les grands quotidiens nationaux sont la propriété de politiciens, qui s’en servent comme d’un bouclier pour se défendre et essayer d’avoir un peu d’influence, afin de continuer à faire des affaires.

    Il est nécessaire que les journalistes soient aux commandes de l’entreprise, ou au moins, que le patron soit réellement intéressé par la Presse, et en fasse son activité principale. Car le journalisme demande des moyens, le virage numérique exige des investissements parfois colossaux. La réussite de maliactu.net  montrent que, quand on y met les moyens et l’intelligence, on peut y arriver.

     

    Les obstacles sont nombreux, et viennent d’abord des journalistes, qui souvent, ne veulent pas entendre parler de gestion, parfois par incompétence, parfois par idéologie. Là encore, une révolution culturelle interne est nécessaire, car l’argent existe, il n’y a qu’à voir les levées de fonds que certaines ONG arrivent à faire, sur du vent.

     

    Séga DIARRAH

    Président de BI-TON

    Mon blog : diarrah.org

  • Mali : prolongation du mandat des députés et dialogue politique « inclusif »

    diarrah.com

    Pour la deuxième fois, l’assemblée nationale du Mali vient de  prolonger le Mali des députés jusqu’en 2020 afin d’accelerer la mise en oeuvre de l’accord de paix d’Alger à travers la modification de la constitution.

    Cependant avec la prolongation du mandat des députés, on rénonce au contrôle des élus.
    A defaut de la legitimité du suffrage direct, l’action parlementaire au Mali risque de devenir un jouet entre les mains de l’autorité centrale.

    Depuis 2 ans, je commence vraiment à désespérer de l’état de l’Assemblée nationale du Mali.

    Ce lieu de pouvoir n’est plus qu’un théâtre d’ombres, qui ne décide plus de rien, et regarde passer les lois, sans avoir la moindre prise.

     

    Depuis bientôt 6 ans, je vois assez peu (pour ne pas dire aucun de moments où les députés ont réussi à infléchir concrètement une ligne politique, ou un texte de loi.

     

    Certes, il y a parfois quelques ajouts ou reculs, mais bien souvent, ils ont été concédés par le gouvernement, pour donner quelques satisfactions aux députés de la majorité.

    Jamais le groupe majoritaire n’a réellement réussi à tordre le bras du gouvernement, en lui faisant retirer un texte ou une mesure emblématique.

     

    Même sur le premier projet de révision de la constitution de 1992, celui qui a suscité la plus grosse bronca dans la majorité, le texte qui est sorti était globalement celui du gouvernement, dans sa philosophie, avec toutes les mesures clés qu’il demandait.

     

    Cette situation était déjà largement existante avant 2013, mais moins, car les députés avaient du métier, et le gouvernement était davantage obligé de tenir compte du groupe majoritaire.

     

    Je ne remets pas en cause la bonne volonté de nos députés, ils veulent bien faire et y passent beaucoup de temps.

     

    Mais ils se perdent dans des détails insignifiants et concentrent leur énergie dans des procédures et des combats perdus d’avance.  En témoigne la dernière sortie du député Diarra sur la fabrication d’un drone au mali après avoir interpellé le ministre de la sécurité sur l’utilité de la MINUSMA au Mali.

    Le gouvernement est encore rarement battu par sa propre majorité. C’est la même chose pour les rapports des missions d’information et d’évaluation, personne ou presque ne les lit, sauf comme ressource documentaire. Et leur capacité à infléchir la politique du gouvernement (de la haute administration, devrait-on plutôt dire) est nulle.

    A cette absence d’efficacité, s’ajoute un problème de legitimité qui va croissant avec les différentes prorogations de mandats.  De plus en plus de jeunes au Mali et sur les réseaux sociaux prennent acte de l’échec de leurs représentants à faire leur travail, et demandent à réintroduire les citoyens dans le dispositif de décision politique.

    L’existence d’un Parlement est pourtant utile, mais nécessite, au Mali, une réforme très profonde. Autre chose que des bricoles cosmétiques.

    Le sujet n’est plus de « proroger » le mandat du Parlementaire, mais de le revoir de fond en comble. Dans notre système politique dominé par l’exécutif, le premier rôle du pouvoir législatif est de contraindre le gouvernement à dévoiler ses intentions.

    C’est d’abord par l’existence même d’une procédure parlementaire, qui oblige à publier des documents, en laissant des délais entre la présentation et l’adoption (sous peine d’invalidation juridique de la décision).

    Cela permet à ceux qui sont intéressés par le sujet de l’étudier, le disséquer, le commenter et d’amender les propositions qui sont sur la table.

    Le pouvoir de voter, et donc de valider juridiquement le texte, est juste un outil pour obliger le gouvernement à répondre aux questions des députés, qui peuvent pour cela utiliser diverses ressources, à commencer par la publicité qu’ils sont capables de donner aux débats.

     

    C’est particulièrement vrai pour le budget, où la marge de manœuvre des députés pour faire bouger les lignes est inexistante.

     

    Le second rôle du Parlement est d’être le relai des débats et questionnements qui remontent du terrain.

     

    Les députés Maliens ne sont pas équipés pour décrypter les projets de loi, et encore moins pour rédiger des amendements. C’est un travail de haute technicité, et ce n’est pas avec leurs assistants (qui doivent tout gérer) qu’un député peut individuellement agir.

    Il faut en finir avec ce mythe politique du député omniscient et omnipotent, sur lequel l’ensemble de la procédure parlementaire est bâtie, et enfin donner aux groupes politiques des moyens conséquents d’agir.

     

    Des moyens techniques et humains, bien évidemment, mais également politiques, afin d’empêcher cet éparpillement des initiatives individuelles.

     

    Au Mali nous avons un fétichisme de la séance publique, qui veut que tout soit concentré sur le débat en hémicycle, alpha et oméga de la procédure d’élaboration de la loi et en direct sur l’ORTM. Il faut absolument déconstruire cette vision du travail d’assemblée, et abattre quelque bêliers blancs au passage.

     

    Un bon débat, éclairé, passe par plusieurs étapes différentes (et pas une répétition comme on le voit, avec la commission et la séance publique, qui font doublon) avec des phases écrites et orales, et surtout, une prévisibilité du déroulement, qui permet à chacun de s’organiser.

     

    C’est en partant de cette double fonction, obliger le gouvernement à se dévoiler, et porter la parole des parties prenantes, qu’il faut envisager la réforme de l’Assemblée nationale.

    Le Parlement n’est pas le lieu de la décision politique.

     

    Il va falloir que les députés se mettent cela dans la tête, et arrêtent d’essayer de tout régenter dans les moindre détails.

    En revanche, l’Assemblée est l’un des lieux, sinon le lieu, où se construit la légitimité politique de la décision, et très accessoirement, sa validation juridique.

    Cela passe par le débat, l’écoute de tous les arguments et objections, y compris quand cela gêne la majorité.

    Vu que le gouvernement dispose d’une majorité, le texte passera, le sujet n’est donc pas là, mais de savoir si la loi sera « bien votée » ou sortira en charpie, et donc peu légitime aux yeux des citoyens.

    Le travail des députés n’est donc pas donc d’écrire la loi (encore un mythe auquel il faut tordre le cou) ni de participer à l’amélioration des politiques publiques. Tout cela, le gouvernement s’en charge depuis fort longtemps.

    L’urgence démocratique du moment dans le cadre du dialogue politique  est d’élargir au maximum l’espace d’élaboration ouverte de la décision publique.

    Faire en sorte que la partie « émergée » soit la plus longue possible, par rapport à la phase sous-marine, des cabinets ministériels et de bureaux des administrations centrales.

     

    Faire en sorte également qu’un maximum d’éléments soient mis sur la table (en temps utile) en allant chercher l’information et en la publiant.

    Les Maliens  s’intéressent à la politique et ont envie de participer.

    Le dialogue politique est donc, avant tout, de fixer le principe que dans une bonne démocratie, la décision politique doit être publique et associant le maximum d’acteurs.

    Une fois cela établi, les modalités techniques ne seront qu’un détail sans grande importance.

    Tout l’inverse de ce qui a été fait jusqu’ici.

     

    Séga DIARRAH

    Président de BI-TON

    Mon Blog : diarrah.org

  • Mali : La politique a repris son cours ordinaire

    diarrah.com

    Les politiciens Maliens ont une capacité fabuleuse à se remettre rapidement la tête dans le sable.

    Pourtant, l’exaspération de la crise inter-ethnique dans le centre du pays  aurait dû servir d’avertissement.

    Certains, comme Modibo Sidibé semblent avoir pris conscience qu’il y a un problème de fond qu’il faut traiter. Mais il semble bien seul, pour le reste, la vie politique a repris son cours normal.

    Alors que le massacre de villages entiers continue dans le centre du Mali, celui de Ogossagou (au moins 160 morts) et de Heremakono (11 morts) posent de réelles questions.

    La classe politique s’écharpe sur le partage du pouvoir à travers un accord politique. C’est totalement affligeant, et en même temps tellement représentatif de ce qui ne va pas au Mali.

    La mesure proposée par l’ancien gouvernement de dissoudre la milice d’autodéfense Dan Na Ambassagou est purement symbolique, tout le monde en est conscient. Ce n’est pas le risque d’être déchus de leur récépissé qui va empêcher les milices d’agir, bien au contraire, ce serait presque une médaille qu’on leur donne. Le pire, c’est queDan Na Ambassagou n’a même pas d’existence juridique. Ce qu’a proposé le gouvernement, c’est juste de donner une portée symbolique plus grande en parlant de cette milice en conseil des ministres.

    La mesure visait clairement à satisfaire l’électorat Peulh, pour qui le débat essentiel est celui de la communauté nationale, et de ses limites.

    La dissolution d’une milice  d’autodéfense  est certes intéressante, mais totalement hors sujet dans le cadre  d’une guerre tribale associée au terrorisme et à l’absence totale des forces armées Maliennes pour protéger les communautés et leurs biens .

    Elle est même contre-productive, car elle focalise l’attention sur Dana amassagou et les chasseurs, au lieu de travailler sur la vraie question à savoir  « comment a-t-on pu en arriver à ce que des citoyens ayant vécus ensemble depuis des années s’affrontent aujourd’hui  dans une guerre ethnique ? »

    On peut prendre toutes les lois sécuritaires qu’on veut, tenter de rassurer le bon peuple Malien par des mesures symboliques, si on n’attaque pas le mal à la racine, ça ne servira pas à grand chose.

     

    Je crains malheureusement qu’on ne s’en aperçoive qu’au prochain village brulé, dans quelques mois ou quelques jours. Il faudra bien, à ce moment, admettre que la dissolution de Dana amassagou  ne peut  pas être la seule réponse à la crise au centre du Mali.

    Le diagnostic est pourtant posé depuis longtemps, et excellemment bien sur mon blog diarrah.org et sur maliactu.net

    À partir des années 1990, des changements importants apparaissent au centre du Mali. L’État, à travers une politique d’autosuffisance alimentaire, de décentralisation et de développement rural, a favorisé des investissements, étrangers et nationaux, privés et publics  dont les actions bouleversent les usages et les maîtrises foncières . La redistribution spatiale opérée également par les Petits Périmètres Irrigués Villageois (PPIV) et leurs Sociétés Coopératives de Gestion, la gestion des espaces et des ressources par les communes rurales de la décentralisation, l’ouverture de l’agriculture à une économie marchande, engendrent de nouvelles recompositions territoriales et rendent complexe la gestion des ressources naturelles renouvelables. Or, nous sommes ici dans une des régions sahéliennes les plus touchées par les interactions intenses entre les multiples usages des différents espaces-ressources .

    Avec les réformes de la décentralisation de 1991, le gouvernement recourt largement à une « légitimité communautaire » pour fonder de nouveaux pouvoirs locaux.

    La conception de la réforme se fait sous l’angle d’une re-traditionalisation des rapports locaux, d’une union entre le droit « coutumier » et le droit dit « moderne ».

    Ainsi, les groupes de villages sont constitués en communautés territoriales (création de communes rurales) avec la gestion des territoires communaux par les maires et les conseillers communaux élus.

    Les pouvoirs politiques qui se sont succédé ont entraîné une pluralité de droits sur le même espace (droit dit moderne et celui dit coutumier). Le partage de l’espace s’impose entre acteurs locaux et entre différents niveaux d’organisation territoriale (Région-Cercles-Communes-villages), ainsi que la gestion par les chefs « coutumiers » et les élus communaux.

    Si pour l’État malien le centre du Mali se situe administrativement sur trois régions divisées en Communes et en Cercles, pour les individus le territoire est en permanente recomposition en fonction de la dynamique de l’eau.

    Le centre du Mali n’est pas une simple juxtaposition d’espaces agricoles et pastoraux mais une alternance de ces espaces, synchroniquement ou diachroniquement en fonction de la fluctuation de l’eau. Et, en fonction des besoins, des activités, chaque groupe social et chaque utilisateur de la diversité possèdent sa logique de construction territoriale.

    La territorialité de l’État est fondée sur des espaces hiérarchiques (Communes – Cercles – Régions),aucune collectivité ne [pouvant] exercer de tutelle sur une autre collectivité. (Loi n° 93 février 1993 et Loi n° 96 octobre 1996 déterminant les conditions de la libre administration des collectivités territoriales)

    Or au centre du Mali, l’espace est sous-tendu par un soubassement social profond qui détermine les règles d’usage et d’accès à l’espace et aux ressources.

    Par exemple l’autorisation d’accès aux pâturages de Kotaka est donnée par le maître des pâturages basé à Ouro-Nema. Nous sommes en présence de deux villages, n’appartenant pas à la même commune 

    En introduisant d’autres niveaux d’organisation spatiale, l’État malien a entraîné l’émergence de nouveaux acteurs dans la gestion des ressources naturelles renouvelables ainsi qu’une division dans la cohérence socio-spatiale des territoires agro-pastoraux.

    À la suite de ces bouleversements territoriaux, d’autres facteurs conjugués vont profondément perturber l’organisation socio-économique et territoriale de ces villages.

    La priorité des politiques devrait être de faire prendre conscience de cette question brulante aux Maliens, et de susciter un vaste élan pour en sortir.

    Ce n’est pas seulement une question d’argent (il en faut beaucoup, d’accord) mais aussi une mobilisation de tous.  Cela implique tout le monde, par un changement d’état d’esprit visant à ouvrir.

     

    Malheureusement, le débat actuel sur le dialogue national va dans le sens exactement inverse. Non seulement on refuse de voir la source du problème, mais on rajoute de la stigmatisation symbolique pour exclure encore davantage ces populations qui sont déjà largement mises à l’écart.

     

    Ce que j’attend d’une classe politique responsable, c’est qu’elle cesse d’être à recherche perpétuelle de ressources financières qui la mène dans le mur.

    J’attends à l’inverse que les politiciens posent un diagnostic des causes profondes et fixent un cap, même si cela prend l’électorat à rebrousse-poil dans un premier temps.

     

    Le Mali  crève de l’absence de courage de ses élites, qui n’osent plus jouer leur rôle. Je suis, encore un peu plus, persuadé que je n’ai absolument rien à attendre des personnes qui sont au pouvoir au Mali…